Laura Pardini



À PROPOS
LES OBJETS QUE L'ON NE CHERCHE PAS
MAIS QUI NOUS TROUVENT

LIENS









Texte écrit sur une invitation de Damien Fragnon,
dans le cadre d’un podcast accessible pendant l’exposition Un mirage irisé à Kommet, 2020, Lyon

https://kommet.fr/index.php/2020/08/14/damien-fragnon-un-mirage-irise/
Les objets que l’on ne cherche pas mais qui nous trouvent
Bonjour, je suis Laura Pardini, et comme Damien je suis plasticienne. Ma pratique pourrait se définir par le fait que j’aime raconter des histoires, mais avant d’en raconter aux autres je m’en raconte souvent à moi-même en observant ce qui m’entoure et en jouant les investigatrices. Aujourd’hui j’aimerais vous partager celles que me susurrent les objets à l’oreille. Mais pas n’importe lesquels, je vais vous parler de ceux que l’on ne cherche pas, mais qui finissent par nous trouver.

Ce sont ces objets que l’on n’attendait pas, les invités surprises de nos maisons. Je crois qu’ils se font plus rare qu’avant, mais qu’ils ne disparaissent pas totalement. J’imagine mes ancêtres, qui devaient hériter de meuble de leurs propres ancêtres, d’un cousin, d’une voisine. Je pense à ma mère et à ma grand-mère maternelle qui ont toujours récoltés des objets et des meubles à droite et à gauche. Aujourd’hui quand on s’installe, je veux dire dans notre appartement d’adulte pas les premiers appartements étudiants, on choisit davantage nos inanimés qui habitent nos espaces domestiques. On les prends moins par défaut.

Cependant, certains échappent à cette loi. Je pense en premier aux cadeaux, ceux qu’on ne demandent pas. Les cadeaux sont une chose étrange, un lien entre deux personnes. L’une va se projeter dans le désir de l’autre, et la seconde recevoir le produit de cette projection. Mais c’est un don qui ne vient pas sans devoirs. On remercie, on vante les qualités de l’objet offert ou si l’on est plus audacieux on exprime sa perplexité quand il ne nous plait pas. On aime ou l’on n’aime pas. Quand on aime pas, on peut se questionner sur la projection du donneur sur nous même. Quand on l’aime, on se félicite d’avoir quelqu’un de si attentionné et à l’écoute près de nous. De temps en temps aussi il y a les cadeaux qui correspondraient plus au donneur qu’au receveur, la projection a du prendre un chemin un peu biaisé, détourné, comme un boomerang.

Mais parfois il y a une zone plus floue entre les deux, entre aimer et ne pas aimer. L’objet est inattendu, pas tout à fait à côté de la plaque mais pas tout à fait juste non plus. En clair, on ne l’aurait pas choisi pour nous-même et par la force des choses il finit dans notre vie. Est-ce qu’alors la projection du donneur est en fait une prédiction ? Lit-il en nous des parcelles qui nous échappent ? Peu importe, cet objet est-là et on finit même par l’aimer un peu. Et puis, orphelin qu’il est, parce qu’on a quand même faillit passer à côté, on finit par lui vouer une tendre affection que l’on n’aurait pas pu prévoir. D’étrange cadeau, il finit par voler vers une catégorie à part des autres objets. On ne l’attendait pas, on ne le cherchait pas, mais on aime ce petit ovni qui en plus d’être chargé de cette étrange, attraction-répulsion, devient aussi un reflet de la personne qui nous l’a offert. Il porte en lui son regard. Il devient beau et brille différemment des autres. Peut-être que ce sont eux, les cadeaux les plus réussis d’ailleurs.

Il y a aussi d’autres objets qui interpellent mon attention. Ce sont ceux que l’on achète par nécessité, souvent dans l’urgence, pour nous dépanner à un moment où ils nous manquent. Peut-être qu’on en a un, à la maison dans un tiroir, mais là il nous le faut et tout de suite. En tous cas, ils ne viennent pas d’une envie, ni d’un coup de tête, ils sont nécessaires. Certains d’entre eux sont des consommables, exemple, je suis en voyage à l’étranger, j’ai oublié mon gel douche, j’en achète à la supérette du coin et quand je rentrerai chez moi l’odeur me ramènera un peu à ce lointain pays.

Mais je pense à ceux qui sont plus pérennes dans le temps. La mère d’une amie, me racontais que lors de son voyage au Népal elle a eu besoin d’un couteau pour ses casses-croute en trek. Ce n’était pas un couteau flamboyant, une maitrise d’une technique ancestrale ou que sais-je. Il avait un manche en plastique et une lame des plus basique, comme juste pressée dans une immense usine où il serait fabriqué à la chaine. Mais pourtant, quand on mangeait chez elle ce jour-là, c’est de ce couteau-là qu’elle a choisit de me parler. Il faut dire qu’il coupe étonnant bien, un vrai scalpel. Mais il est surtout le support d’une narration de péripéties, loin, très loin d’ici. Il porte une histoire en lui. Lui aussi, brille différemment des autres objets.

Ce que je trouve beau avec ces deux exemples, et il y en a d’autres, c’est que la préciosité de ces objets est inaliénable. Ils sont chargés par leur histoire, leur contexte, le don qu’il représente, le donneur, et aucun autres objets ne pourra leur enlever cela, car c’est ce qui les rend unique. Quand on pense à la question « qu’emporterais-tu sur une île déserte ? » il est assez probable que certains de ces objets se retrouveraient dans cette liste car à eux seuls, ils portent une fonction et un ou de multiples souvenirs. En fait, on peut les voir comme des matriochkas, ou un oignon même. C’est-à-dire que sous la première couche en vient une seconde, puis une troisième une quatrième, etc. etc. La première couche c’est les couleurs et les formes de l’objet, ce qu’on voit en premier avec notre œil, l’aspect visuel. La seconde c’est sa fonction, une montre qui donne l’heure, un couteau pour faire des sandwichs, des vêtements à porter, c’est ce que l’on voit avec notre main, si on peut dire, l’utilisation. La troisième couche c’est le donneur, ou le moment où l’on a aquérit cet objet. Là ce serait la couche de notre mémoire, plutôt factuelle. Et en quatrième c’est la couche de l’affecte, celle que l’on voit avec notre cœur. C’est le moment où, en plus de se souvenir de la personne qui nous a offert l’objet, on pense à l’affection qu’on lui porte et nos souvenir avec elle. Ou dans le cas des objets achetés par nécessité, on pense au moment de l’achat, puis à tout ce qui a entouré cet événement, comment on se sentait à cette période, etc.

Ce sont des objets complexes, dans le sens où ils sont chargés et ne livrent pas tout de leur histoire à première vue. En introduction je me présentais comme investigatrice car un de mes petits plaisir est de chercher ces objets chez les autres. C’est essayer de voir ceux qui sont un peu précieux par leur valeur affective, et qui ont un traitement peut-être différent des autres. Une fois que j’ai une piste j’interroge la personne en question sur l’objet et s’ouvre alors, si j’ai de la chance, une belle narration. Ma grand-mère paternelle, par exemple aime me parler des ses vêtements. (Là il ne s’agit ni de cadeaux, ni d’objets achetés par nécessité, mais d’objet fabriqués par elle.) Elle est couturière et elle a passé toute sa vie à fabriquer ses vêtements ou à en récupérer qu’elle a réajustée à sa taille et à son goût. Quand on est ensemble, elle me fait toucher ses vêtements, elle les sort de la penderie et parfois je les essaie pour amuser la galerie, puis on en revient à parler d’elle. De comment elle a apprit la couture par sa mère en Italie du sud, dans les années où Mussolini était au pouvoir. Comment son père a été enrôlé de force dans l’armée, et qu’elle n’a connu qu’à ses 12 ans. Le jour de leur rencontre. Comment des années plus tard elle a émigré en France, à Grenoble, sans parler un mot de la langue. Puis comment elle s’est fait embaucher par une couturière portugaise et a progressivement apprit le français et gagné la confiance de la couturière. Et tout cela en parlant de robes.

L’animisme c’est le fait de croire que chaque chose porte en elle-même une forme d’âme, de conscience. La culture occidentale, et probablement les reste du colonialisme, nous fait imaginer des tribus exotiques qui tapent du pied en faisant des rituels mystérieux. Mais je crois que pour moi, l’animisme c’est aussi simple que d’avoir une émotion de joie ou de nostalgie, quand on prend un objet qui nous est cher. Ces objets sont certes, sans mouvements, mais sont bien animés, dans le sens premier, c’est-à-dire porteur d’âme, ou en tout cas d’histoire. Et si l’on en revient aux objets que l’on ne cherche pas mais qui nous trouvent, cela rejoint un peu plus cette idée de l’animisme ordinaire. Dans le premier livre de la saga Harry Potter, le marchand de baguette dit à Harry que c’est la baguette magique qui choisit son sorcier et pas l’inverse, comme si en fait notre rapport aux objets était en réalité une relation affective entre deux êtres. On ne les cherche pas, ils nous trouvent, presque comme s’ils étaient doués de volonté. Si l’on prête attention à ces objets, si l’on ajuste notre vision et l’ouverture de notre cœur, on pourra voir qu’ils brillent très fort, et on pourra même écouter leurs histoires. Nul besoin de don de télékinésie ou télépathie spectaculaire, l’acte magique, emphatique envers les objets consiste simplement à peler l’oignon et regarder en dessous des premières couches et laisser la place aux rencontres inconnues. Regarder ces objets, c’est finalement se mettre dans une posture d’observateur actif, où l’on dépiaute mentalement ce qui nous fait face, et en même temps d’hôte passif, où l’on laisse la porte d’entrée ouverte sans avoir envoyé d’invitation, prêt à recevoir.